samedi, mars 07, 2009

Télécommunications : si Kafka savait


Deleuze voyait dans cet extrait des «Lettres à Milena» de Franz Kafka un élément de définition de l’affect «pur» comme dans le gros plan au cinéma, soit la perte de la fonction individuante et de la fonction sociale du visage; la dislocation des âmes selon la formule de Kafka.

Il y a bien longtemps qu’on a commencé à s’envoyer des lettres quand Kafka vient au monde. C’est là le génie de l’écrivain qui décèle déjà dans la simple accélération des moyens de communiquer un moment de rupture radicale… en 1920! Le phénomène se poursuit à la puissance 10 avec le web, les Blackberry, les cellulaires, Facebook, MSN et toute la panoplie de gadgets et d'espaces virtuels. Dans ce contexte, sa lettre de 1920 fait presque figure de prophétie. Aujourd’hui il y a de quoi nourrir des millions de fantômes – comme par ce présent billet et par ce blogue-, on est peut-être proche de notre mort.


«Voilà déjà bien longtemps Madame Milena, que je ne vous ai plus écrit, et, aujourd’hui encore, je ne le fais que par suite d’un hasard. Je n’aurais pas au fond à excuser mon silence, vous savez comme je hais les lettres. Tout le malheur de ma vie – je ne le dis pas pour me plaindre mais pour en tirer une leçon d’intérêt général – vient, si l’on veut, des lettres ou de la possibilité d’en écrire. Je n’ai pour ainsi dire jamais été trompé par les gens, par des lettres, toujours; et cette fois, ce n’est pas par celles des autres mais par les miennes. Il y a là en ce qui me concerne un désagrément personnel sur lequel je ne veux pas m’étendre, mais c’est aussi un malheur général. La grande facilité d’écrire des lettres doit avoir introduit dans le monde - du point de vue purement théorique - un terrible désordre [dislocation dans une autre traduction] des âmes. C’est un commerce avec des fantômes, non seulement avec le fantôme du destinataire, mais encore avec le sien propre; le fantôme grandit sous la main qui écrit, dans la lettre qu’elle rédige, à plus forte raison dans une suite de lettres où l’une corrobore l’autre et peut l’appeler à témoin. Comment a pu naître l’idée que des lettres donneraient aux hommes le moyen de communiquer ? On peut penser à un être lointain, on peut saisir un être proche : le reste passe la force humaine.



Écrire des lettres, c’est se mettre nu devant les fantômes; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. C’est grâce à cette copieuse nourriture qu’ils se multiplient si fabuleusement. L’humanité le sent et lutte contre le péril, elle a cherché à éliminer le plus qu’elle pouvait le fantomatique entre les hommes, elle a cherché à obtenir entre eux des relations naturelles, à restaurer la paix des âmes en inventant le chemin de fer, l’auto, l’aéroplane; mais ça ne sert plus de rien (ces inventions ont été faites une fois la chute déclenchée); l’adversaire est tellement plus calme, tellement plus fort; après la poste, il a inventé le télégraphe, le téléphone, la télégraphie sans fil. Les esprits ne mourront pas de faim, mais nous, nous périrons. »

Mon fantôme salue le vôtre.


Aucun commentaire: