jeudi, avril 18, 2013

La neutralité n'existe pas



Dans un article publié dans Hors Champ, j'écrivais : "Un exemple de système clos et biaisé consiste à jouer le jeu de ne pas imposer de valeurs. Comme tel cinéaste qui ne veut pas imposer d’émotion et tel commentateur d’applaudir « parce que l’auteur n’impose pas de valeurs ou de point de vue ». Le spectateur devrait-il être content de tant de respect mutuel ? D’une part c’est faux, toute œuvre et toute critique est orientée et porteuse de valeurs (au moins esthétiques, par des choix ou des non-choix), d’autre part quel idéal y a-t-il à ne rien recevoir, à rester confortable dans ses positions, à « voir le réel » sans recul, sans intervention ? Ne venons-nous pas d’anéantir l’art et la critique dans leur fonction ?"


Du peu que je lis de nos commentateurs prolifiques, je constate qu'ils s'extasient invariablement devant des "propositions" poétiques de films IKEA (je reprends l'expression de Simon) parce qu'ils peuvent y accoler leurs propres émotions et leur propre vécu nombriliste. Ils ont l'impression jouissive qu'on ne leur impose rien. C'est toujours la même rengaine quoi.

Pour faire changement de ce babillage toujours gazouillé sur le même air, et en attendant de me décider à faire des choses plus utiles et plus saines comme d'habiter dans le Grand Nord pour pêcher la truite arctique le reste de ma vie, je lis Temps et récit de Paul Ricoeur pour m'oxygéner l'esprit et me changer les idées. Or je tombe sur ce passage fort intéressant qui rejoint les préoccupations formulées dans l'extrait précédent.

"La Poétique ne suppose pas seulement des "agissants", mais des caractères dotés de qualités éthiques qui les font nobles ou vils. Si la tragédie peut les représenter "meilleurs" et la comédie "pires" que les hommes actuels, c'est que la compréhension pratique que les auteurs partagent avec leur auditoire comporte nécessairement une évaluation des caractères et de leur action en termes de bien et de mal. Il n'est pas d'action qui ne suscite, si peu que ce soit, approbation ou réprobation, en fonction d'une hiérarchie de valeurs dont la bonté et la méchanceté sont les pôles. Nous discuterons, le moment venu, la question de savoir si une modalité de lecture est possible qui suspende entièrement toute évaluation de caractère éthique. Que resterait-il en particulier de la pitié qu'Aristote nous a enseigné à relier au malheur immérité, si le plaisir esthétique venait à se dissocier de toute sympathie et de toute antipathie pour la qualité éthique des caractères? Il faut savoir en tout cas que cette éventuelle neutralité éthique serait à conquérir de haute lutte à l'encontre d'un trait originairement inhérent à l'action: à savoir précisément de ne pouvoir jamais être éthiquement neutre. Une raison de penser que cette neutralité n'est ni possible ni souhaitable est que l'ordre effectif de l'action n'offre pas seulement à l'artiste des conventions et des convictions à dissoudre, mais des ambiguïtés, des perplexités à résoudre sur le mode hypothétique. Maints critiques contemporains, réfléchissant sur le rapport entre l'art et la culture, ont souligné le caractère conflictuel des normes que la culture offre à l'activité mimétique des poètes. Ils ont été précédés sur ce point par Hegel dans sa fameuse méditation sur l'Antigone de Sophocle. Du même coup, la neutralité éthique de l'artiste ne supprimerait-elle pas une des fonctions les plus anciennes de l'art, celle de constituer un laboratoire l'artiste poursuit sur le mode de la fiction une expérimentation avec les valeurs? Quoi qu'il en soit de la réponse à ces questions, la poétique ne cesse d'emprunter à l'éthique, lors même qu'elle prône la suspension de tout jugement moral ou son inversion ironique. Le projet même de neutralité présuppose la qualité originairement éthique de l'action à l'amont de la fiction. Cette qualité éthique n'est elle-même qu'un corollaire du caractère majeur de l'action, d'être dès toujours symboliquement médiatisée."

Temps et récit 1. L'intrigue et le récit historique, Éditions du Seuil, p. 116-117

3 commentaires:

Simon Dor a dit...

Question intéressante en effet, qui me fait penser à Bazin et Deleuze. Bazin opposait les "cinéastes de l'image", ceux qui construisent les émotions à coup de montage, aux "cinéastes de la réalité", ceux qui cherchent à laisser l'ambiguïté de la réalité sans en faire un outil d'expression. Le modèle typique de ces derniers, ce sont les néo-réalistes italiens, qui justement montraient le réel dans toute son ambiguïté, sans nécessairement le faire explicitement parler; il s'agit finalement de laisser le réel parler de lui-même, sans forcer l'association d'idées ou l'expression. Mais montrer les ruines de la Seconde Guerre mondiale n'est certainement pas neutre en soi, mais je crois que ceux qui revendiquent la neutralité revendiquent en fait cette "mise en scène de la réalité", laissant parler la situation elle-même.

Antoine a dit...

Oui il y aurait beaucoup de choses à dire sur le "réalisme" dans l'art et en quoi il prend des traits particuliers dans le cinéma. Entre réalisme, fiction, authenticité, vérité, documentaire, faussaire, vraisemblance, faillance, nécessité, vanité, original, copie, etc. et en plus éthique et morale, il y a tout un travail de réflexion!

Unknown a dit...

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