dimanche, avril 05, 2009

Autour de Elle veut le chaos


La dernière fois où j’ai réagi par un aussi long billet, ce fut après avoir vu Funny Games de Haneke. C’est un film non sans quelques similitudes – dans son désir de provocation - qui me ramène au flot des mots, j’ai nommé Elle veut le Chaos de Denis Côté. Ce billet est devenu une espèce de monstre indomptable, un long tunnel où j’ai pensé rebrousser chemin plusieurs fois. Finalement, j’ai décidé de scinder l’aventure (ou le monstre) en deux, me disant qu’en publiant la première partie sur le discours, je me sentirais obligé de publier la deuxième partie sur l’objet filmique.

À la belle époque du ICI, je lisais avec plaisir les critiques de Denis Côté, puis on a appris qu’il laissait l’écriture pour se consacrer au cinéma, en amont cette fois, derrière la caméra. Depuis son premier long métrage, j’admire beaucoup sa démarche du «filmer à tout prix», probablement plus que ses films eux-mêmes d’ailleurs. J’avais pris son premier long métrage pour ce qu’il était, un docu-fiction comportant quelques maladresses (cette impression plutôt neutre tient du présent plutôt que du passé, j’étais enthousiaste suite au visionnement). Puis c’était le tour de Nos vies privées avec cette première moitié insupportable suivie d’une sorte de moment de moment de rédemption, pour les personnages comme pour les spectateurs. Et voilà maintenant qu’arrive Elle veut le chaos. C’est ce film qui me sort du mutisme, lui comme la critique et le discours qui l’entourent.

Par où commencer ? Je commencerai par ce point de départ : Elle veut le chaos m’a ennuyé et agressé. À partir de là, je peux me mentir ou essayer d’analyser ce qui s’est passé. Au cinéma, l’expérience doit primer sur tout. Pourquoi se mentir ? Parce que quand on a un parti pris, celui d’aimer le cinéma d’auteur et de vouloir le défendre, on peut se dire qu’après tout c’est extraordinaire et n’y chercher que ce qui nous plaît. Mais la réalité, c’est-à-dire l’expérience en salle minute par minute, elle, est toujours vraie. On ne peut que s’en rapprocher ou s’en éloigner dans le discours.

Ce qui me fait grandement réagir, ce sont les textes que je lis sur Denis Côté et plus particulièrement sur Elle veut le chaos. J’ai cette forte intuition qu’on cherche à le protéger. Non, je me trompe, car il y aurait dans ce but quelque chose d’encore assez noble. Pire que cela, j’en soupçonne certains de vouloir s’approprier l’image que Côté a su se créer. Vous savez, tel un jeune qui porte un t-shirt à l’effigie du Che, on a l’impression que certains portent la casquette révolutionnaire «Cinéma indépendant» (avec ici le visage de Côté) sans savoir vraiment ce qu’ils défendent. Il ne faut pas se le cacher, n’y aurait-il pas un certain prestige à dire «vous savez, c’est un cinéma peu accessible, mais moi j’ai compris, je fais partie de cette élite qui sait apprécier l’Art». Ainsi j’ai lu des textes élogieux sur des blogues, des sites de cinéma, aussi un texte assez peu nuancé dans le Cinébulles, un autre de Charles-Stéphane Roy (bien écrit comme d’habitude mais qui ne me convainc pas) et le comble est certainement la critique de Marc-André Lussier. Allez savoir s’il attribue lui-même la cote ou si cette tâche revient à un pupitreur, mais sur une note de 3.5 sur 5, je ne vois strictement pas où est passée la nuance de 1.5 sur 5. Il termine ainsi sa critique «Ce film très singulier ajoute une pierre de plus dans la construction de l’une des œuvres les plus originales du jeune cinéma québécois. C’est à prendre ou à laisser. Nous, on prend.» Nous, on prend? On ne sait pas vraiment quoi. L’originalité? Le mot difficile? L’idée du cinéma différent? Ou alors le statut de «celui qui a compris», le statut d’initié mystique?

Quand on voit comment Lussier peut démolir sans aucune nuance des films grand public comme À vos marques… party! ou Le Bonheur de Pierre, on sent que ce n’est pas tant le désir de communiquer une réflexion honnête sur le cinéma qui compte que celui de s’arroger un certain rang. En fait, on pourrait clairement parler de snobisme.

La définition du Petit Robert me suffit amplement; est snob une «personne qui cherche à être assimilée aux gens distingués de la haute société, en faisant étalage des manières, des goûts, des modes qu’elle lui emprunte sans discernement et sans besoin profond, ainsi que des relations qu’elle y peut avoir». Et cette adorable citation : «Le vrai ‘snob’ est celui qui craint d’avouer qu’il s’ennuie quand il s’ennuie; et qu’il s’amuse quand il s’amuse» (VALÉRY). Prenons une pause pour méditer. Cette citation dit tout, explique tout, illustre tout. C’est ce qui guette tout critique de cinéma, du critique-moulin en carton-pâte fait maison au critique-statuette plaqué or sur piédouche.

Attention, il ne faudrait pas croire que je m’attaque à Lussier en particulier, lui étant le criminel et les autres d’innocents et brillants critiques. Chaque critique est susceptible de craquer à chaque film et de voiler sa véritable expérience en salle pour plaire à la Critique. Quand on méprise ou qu’on encense une œuvre à outrance «sans discernement et sans besoin profond», quel est le but sinon de montrer à quel «camp» on appartient? (J’insiste ici sur l’équation – ou inadéquation - mépris ou encensement + sans profondeur = malhonnête ou injuste.)

Lorsque Gérard Grugeau critique Nos vies privées dans un article intitulé «Nuages dans un ciel rosé du cinéma» (24 Images, no 134), on aurait beau avoir détesté le film au plus haut point, on ne peut pas remettre en cause l’honnêteté de Grugeau tellement son texte constitue une sorte d’extension à son expérience en salle. Mais il y met l’effort, le temps qu’il faut pour trouver les mots justes afin de la rendre vivante et vraie aux yeux du lecteur. Cette critique sur Nos vies privées confirme d’ailleurs ce qu’il affirmait en 2000 lors d’une table ronde (exercice fort louable qui a fait l’objet d’un article, «Critique et cinéastes : responsabilité commune», 24 Images, no 101, que tous ceux qui s’intéressent à la critique devraient lire)


«J’ai l’impression que le cinéma et la critique ont toujours été intimement liés. André Bazin disait que faire de la critique, c’est prolonger le plus loin possible le choc de l’œuvre. Moi, je trouve beaucoup de plaisir à essayer de faire en sorte de trouver un style, des images qui peuvent traduire le film, qui sont dans son prolongement. Essayer, à travers l’écriture, de prolonger le choc esthétique que j’ai reçu, que le texte soit le reflet de l’émotion que j’ai ressentie à la vision du film.»


Voyez, même Bazin l’a dit.

Sur ce besoin de transmettre le «reflet de l’émotion», Grugeau lui-même nuance un peu plus loin dans l’entretien au profit de l’intellect :

«Je crois que c’est là toute la difficulté de l’exercice. On part toujours d’émotions, d’intuitions, mais c’est d’arriver à dépasser ce stade-là et, d’une certaine façon, de faire prévaloir l’intellect sur l’affect, qui est important. Parce qu’on apprend aussi avec le temps qu’il faut se méfier des émotions. Certains films peuvent être extrêmement perturbants, venir nous chercher au moment où on les voit, mais avec le recul, et la possibilité que l’on a dans une revue d’aller les revoir (car je vois toujours un film deux fois avant d’en faire la critique), mon point de vue peut changer. Et pour moi, cela demeure toujours une difficulté et un défi de faire la jonction entre ces deux aspects, de trouver le juste milieu entre l’émotion et la réflexion, qui me permet de comprendre ce qui est en jeu dans le film.»


Et puis tenez, je vois que Marie-Claude Loiselle renchérit justement au propos de Grugeau : «C’est d’arriver en fait à dépasser le niveau de l’impulsion, qui gouverne toute ladite «critique», ou plutôt le commentaire, sur le cinéma aujourd’hui : le feeling, comme on l’appelle, qui est purement et simplement de l’ordre du réflexe. Le jugement est aujourd’hui impulsif». À partir de la critique de Grugeau sur Nos vies privées, on peut même se demander si l’affect n’aurait pas prévalu sur l’intellect, comme quoi aucun critique ne serait à l’abri des ravages de ses propres impulsions.

Le plus intransigeant à ce sujet est certainement André Roy :

«Moi, je dirais que la critique est antitotalitaire, c’est-à-dire qu’elle va contre les consensus, le sens commun, le sentimentalisme. Le sens du mot critique, c’est «remettre en question». Donc, on remet en question le film, mais on se remet aussi soi-même en question – ce que le film nous amène à faire. Je me méfie toujours des films qui vont droit à l’estomac, et je me souviens d’avoir dit à deux, trois personnes, qui ont trouvé épouvantable que je dise une telle chose : que le public a toujours tort. Toute l’histoire de l’art et de la littérature est là pour en témoigner – et j’inclus aussi l’élite là-dedans. On constate qu’au XVIIIe siècle, on a préféré Salieri à Mozart, qu’à la fin du XIXe siècle, on estimait les peintres pompiers plutôt que les impressionnistes, et cela a toujours été ainsi. Et c’est pourquoi il faut toujours essayer d’aller voir derrière l’image, contre le sens commun. C’est précisément le rôle de la critique de constamment interroger, afin que le lecteur soit un peu ébranlé dans ses positions en la lisant.»


Il se trouve qu’André Roy a critiqué Elle veut le chaos, se cantonnant du côté de l’intellect sans trop dévoiler l’affect :

«S’il y a un film qui ne demande aucune complicité ni aucune soumission au spectateur, c’est bien Elle veut le chaos, de Denis Côté, qui en est déjà à son troisième opus en trois ans. Son film, en noir et blanc, est lugubre; on est dans la damnation, la dévastation, dans un désert où les sentiments n’ont pas droit de cité – sauf peut-être chez «Elle», Carolie. Le paysage se confond avec l’univers psychologique et moral des ruraux qui s’y trouvent, dont un groupe de criminels à la mine patibulaire. Ces derniers sont comme les oubliés du cinéma québécois, la face honteuse d’une société, qu’on aurait déterrés à l’occasion (après tant de films sur les petits-bourgeois du Plateau et les habitants de lofts montréalais); ils sortent du limon, de la fange, de la boue; ils en sont la métaphore. Ils sont à la limite de l’idiotie, pesants, violents. Des sortes de bouffons de l’aphasie morale, de la schizophrénie sociale. On n’est pas loin avec eux du théâtre de l’apocalypse, de la comédie de l’eschatologie. Pour nous y plonger, Denis Côté use en abondance de l’ellipse et de la suture. Farce tragique, son récit est lacunaire, tablant sur un certain primitivisme dans la représentation, ce qui le rend aride; il est composé comme un puzzle, dont la cohérence ne devra apparaître qu’à la fin. Son atmosphère est étouffante, écrasante, claustrophobique. On perçoit bien dans cette entreprise une volonté d’afficher des partis pris formels, d’y être sans concession, ce que l’on prendra peut-être comme agression ou de la fausse audace. Le cinéaste dépose effectivement ses marques et montre ses références, dont Andreï Tarkovski, Béla Tarr, Aki Kaurismäki, mais sans adopter d’eux la quête spirituelle ou mystique, ou la rédemption. Guère de salut donc; rien que des ruines, la mort, le viol mental, l’exploration du mal. C’est à la limite du névrotique. Dur, dur. Et plutôt assez unique dans le cinéma québécois. Le film a remporté à juste titre le Prix de la mise en scène au festival de Locarno, en Suisse, en août dernier.» (24 Images no 141)


Voilà qui est beaucoup plus nuancé et équilibré qu’un Lussier, par exemple. On sent que Roy éprouve des sentiments contradictoires, mais qu’il y reconnaît du talent, au moins aux plans de la mise en scène et de la forme. Habile, il écrit «ce que l’on prendra peut-être comme agression ou de la fausse audace» sans qu’on sache ce que lui en pense. Pour ma part, je n’irais pas jusqu’à parler de fausse audace, mais je me suis déjà approprié l’«agression».

Denis Côté fait partie de ceux qui veulent faire du cinéma qui provoque. Serait-ce l’échec pour Côté? En annonçant d’avance que son cinéma est difficile, quel amateur de cinéma hollywoodien ira au Parallèle ou au ciné-club le lundi soir pour voir son film? Et la critique? Il provoque la critique? À part quelques réserves, je ne vois que des gens le flatter et lui taper dans le dos depuis Les États nordiques. Pourtant, je le trouve provocant à souhait son film, ce qui me fait douter des réactions des flagorneurs.

Des bonnes idées et des beaux plans, le film de Côté en est rempli. Mais ça ne suffit pas. Une œuvre d’art doit être stimulante, faire éprouver quelque chose sur-le-champ. Elle doit faire oublier au spectateur qu’il est dans la salle devant un écran, donc le transporter dans un ailleurs, peu importe par quel artifice séducteur, lui faire éprouver un quelconque «plaisir». Côté ne se permettant aucun artifice, le spectateur a l’impression de se trouver devant de l’anti-cinéma, devant une sorte de gros négatif en blanc et noir du cinéma hollywoodien. Toutes pistes brouillées, on finit par se demander si ce n’est pas le vide pur. Il reste les images bien sûr, mais est-ce bien suffisant?

C’est ce que nous verrons dans le deuxième tronçon de ce tunnel.


4 commentaires:

Simon Dor a dit...

"[...] que le public a toujours tort. [...] Et c’est pourquoi il faut toujours essayer d’aller voir derrière l’image, contre le sens commun. C’est précisément le rôle de la critique de constamment interroger, afin que le lecteur soit un peu ébranlé dans ses positions en la lisant."

J'aime bien cette position. Je ne suis pas d'accord avec sa preuve (puisqu'il faut, pour cela, voir la "postérité" comme étant gage de la "qualité" d'une œuvre, ce que je crois qu'on peut remettre en question), mais avoir cette position assure qu'une critique soit pertinente, et c'est un rôle que j'apprécie et qui me semble intéressant d'être rempli par quelqu'un.

Antoine a dit...

Cette position permet aussi à ce type de critique de chercher ailleurs ce qui pourrait être la perle rare et donc possiblement de faire découvrir des cinéastes. Ce qui paraît fermé à première vue est assez ouvert.

Denis C. a dit...

Fascinant.
Hâte de voyager dans le deuxième tronçon du tunnel.

Antoine a dit...

En espérant que le reste soit aussi fascinant. C'est à un point avancé de gestation.