samedi, mars 01, 2008

Un film bien abject

Depuis quelque temps déjà, j’ai Michael Haneke de travers dans la gorge. Je remettais à plus tard mes réactions sur le blogue. Trop de choses à dire, trop de gêne devant le culte que plusieurs cinéphiles lui vouent. Alors c’est aujourd’hui, probablement grâce à un mélange explosif de Sudafed et de café brésilien brûlé à point, que je me vide l’abcès.

Il y a presque deux ans déjà (ce que le temps peut passer vite !), je publiais un billet s’intitulant Un film bien assommant en référence au film Caché de Michael Haneke. Je demandais à quiconque de bien vouloir m’expliquer comment on pouvait apprécier ce film. Même si plusieurs l’avaient apprécié, personne n’avait expliqué pourquoi. Seulement, beaucoup plus tard, s’ajoutait un commentaire pas du tout dénué d’intérêt. Commençons donc par ce commentaire comme amorce avant de descendre en flammes Funny Games. Ah ben oui, parce que c’est la sortie prochaine de Funny Games 2 qui me fait sortir de mes gonds.

Egoteknik m’écrivait en décembre 2007 :

«dis moi antoine, il y a quelque chose que je ne saisis pas. Comment peux tu dire que parce qu'un plan est fixe c'est qu'il ne se passe rien ... Alors qu'au contraire, s'agissant de Caché, c'est ce fameux rien qui produit le suspens c'est dire le moment où l'action est suspendu. de plus l'action n'est plus seulement, pour l'exemple qui nous intéresse, suspendu, mais également reporté puisque ce qui semble s'apparenter au présent est en fait passé, puisque qu'on s'aperçoit qu'il s'agit dans le récit d'une vidéo inséré dans un magnétoscope. C'est là ou intervient la notion de diégèse. Si tu reconsidère le début du film, au fil du générique on entend des voix. De part le choix de la vidéo dans ce plan on apparente un premier temps le voix à quelque chose d'extra diégétique, c'est à dire qui n'appartient pas au récit. Pour faire simple, quand tu entends un piano dans un film, si le piano n'est pas présent dans le récit, c'est que le son est extra diégetique. Si tu vois dans la scène un homme joué du piano le son est diégétique. Bref, la mise en scène nous conduit a se poser la même question que les protagonistes c'est à dire qu'est ce que cette vidéo ?

Toute la question de caché réside dans cette suspension permanente entre le regardant et le regardé ; qui regarde ou plutôt qui se regarde, c'est la mise en abîme.

bref on pourrait discuter fort longtemps de caché, non seulement pour sa mise en scène mais aussi pour son écriture d'une présicion d'orfèvre. Comme tu as l'air avide de références et pour te réconcilier avec Haneke, je te conseille de regarder Funny Games beaucoup plus accessible pour apprivoiser ce cinéaste autrichien au combien brillant. Par ailleurs je te conseille aussi Lost highway de Lynch qui comporte quelques similitudes d'écriture (dans la forme) avec Caché et manifestement comme tu souhaitait voir eraserhead tu pourrais envisager une soirée Lynch ...

Pour conclure je reviens sur un des articles que tu publies dans ton blog. Même si il est vrai le mot auteur est parfois pompeux, je voulais signifier qu'il ne faut pas confondre ecriture de scénario et écriture cinématographique. Pour l'exemple d'Hitchcock, si il est vrai que je n'ai pas souvenir d'avoir vu un scénario signé de sa main, il a écrit chaque plan de toute ses scènes et ce avec une maniaquerie folle. Le moindre élément de ses films trouve une justification (même la couleur des taxis dans la mort aux trousses). Donc attention de ne pas tout confondre ! (quel rebat joie je fais). Voilà. Merci
»

Ce commentaire nous permet tout de suite de mettre une chose au clair. Je ne remets pas du tout en cause le talent d’orfèvre de Haneke. Par exemple, d’avoir eu l’idée de séparer à toutes les occasions possibles les acteurs agresseurs des victimes lors du tournage, c’est tout simplement génial. De cette façon les agresseurs ont effectivement l’air complètement déconnecté de l’affreuse réalité qu’ils engendrent. On peut relever tout ce qu’il y a de plus génial, mon problème à moi c’est ce qu’on pourrait appeler la «séduction douteuse» de Haneke. Dans Funny Games, bien entendu.

Le film commence. De mon bagage personnel, l’entrée me rappelle le premier plan à vue d’oiseau de The Shining de Kubrick. Toute la scène étrange où un jeune voisin maladroit vient emprunter des œufs est savoureuse. Les deux jeunes «voisins» ne sont d’ailleurs pas sans rappeler les voyous d’un autre film de Kubrick, Orange mécanique.

Ensuite papa se fait casser une jambe et le cauchemar commence. D’accord. Premier élément inquiétant, les jeunes se moquent des victimes en donnant toutes sortes de causes bidons expliquant leurs gestes. Conclusion: Haneke se moque bien d’expliquer le mobile de ses bourreaux. Il n’y a pas de mobile. Haneke se moque aussi un peu de nous, les spectateurs.

Un peu de torture ici et là. Déjà, je n’en peux plus de voir la tronche de papa complètement paralysé par sa jambe cassée. Haneke n’a pas envie de raconter l’histoire d’un héros. Ça saute aux yeux, papa a encore une jambe sur laquelle sauter et toute la haine de voir sa famille maltraitée par des ptits connards, mais il reste complètement débile dans son coin. Haneke frustre les envies héroïques du spectateur. Papa va rester sur le divan et geindre.

Alors qu’on se demande où on s’en va avec tout ça, Haneke nous lance justement une bouée de sauvetage. Dans le cadre d’un «jeu», les agresseurs demandent aux victimes si elles pensent qu’elles vont s’en sortir et en plus l’un d’eux SE TOURNE VERS LA CAMÉRA et NOUS demande si nous pensons qu’elles vont s’en sortir. Mes méninges ce sont tout de suite mises en marche. J’avais vu Caché avant Funny Games. Dans Caché, il n’y avait aucune résolution de problème. Y aurait-il une résolution de problème dans Funny Games ? Non. Alors que me restait-il? Regarder des voyous sans mobile torturer une famille sans histoire pour me montrer que la violence c’est pas beau ? Pour me montrer que le cinéma ment en général, mais pas Haneke en particulier ? Pour me montrer le génie diégétique, extra-diégétique et indigeste de Haneke ? NON !

J’ai donc arrêté le film et j’ai fait avance rapide pour constater que je gagnais la «game». Les voyous s’en vont après avoir torturé les victimes à la mort et s’apprêtent à recommencer.

Quel est donc le but d’un tel exercice?

J’ai lu dans un article que «pour Michaël Haneke, il s'agit de dénoncer la violence et disséquer ses composantes. […] Il s'agit aussi de faire réaliser cette violence au spectateur. En effet, pour le réalisateur «nous sommes tous dans cette partie du monde très industrialisée et nous ne connaissons la violence personnelle que par les médias. Nous assistons à la déréalisation de la violence»».

Pour ma part, je suis très conscient de la déréalisation de la violence et je n’ai pas besoin d’endurer un film de torture pour me conscientiser. Je me range du côté de Wim Wenders, qui lors de la projection cannoise de Funny Games, avait quitté la salle et déclaré à propos du film : «Il fonctionne comme un cauchemar dont on ne peut pas s'échapper. Quand j'ai un cauchemar, je me lève parce que je sais que si je me rendors tout de suite, je vais retomber dans le cauchemar. Funny Games, c'est exactement ça. J'ai l'impression que c'est ce que voulait Haneke. En sortant avant la fin du film, je lui ai peut-être rendu justice

C’est exactement ce que je pense. Je pense qu’en sortant de la salle ou en arrêtant le film, on rend justice à Haneke. Sinon pour moi on est soit : naïf, sadique ou intello. Intello dans le sens où il faudrait tout rationaliser, intellectualiser, et ne plus voir que des intérêts esthétiques au film pour l’endurer.

Haneke a dit dans une entrevue : ««C’est brutal, mais éclairant. Je donne une gifle au spectateur en lui disant : Ah ! Tu es réveillé ! Coucou, c’est un film ! Et deux secondes plus tard, je lui prouve que je peux le séduire à nouveau. Ce que je lui montre à ce moment-là est désagréable. Mais sa curiosité fait de lui une proie facile. Puis il reçoit la deuxième gifle... et il me suit encore une fois. Et là je crois, je suppose qu’il ne comprend pas seulement intellectuellement : il commence à ressentir ce que c’est que d'être séduit. Dans le cinéma d’illusion, il paie pour oublier qu’il a signé ce contrat. Moi je lui montre qu’il paie pour un mensonge et qu’il est responsable de ce qu’il voit

Il faut croire que je ne suis pas facile à séduire ni une proie facile. Moi, il faudrait me casser les deux jambes pour m’immobiliser. Et vous? Êtes-vous comme papa à la patte cassée sur le divan? Vous regardez le spectacle en pleurnichant? À vous de le défendre! (Ou de vous défendre)


En passant, une interview intéressante donnée à Télérama en 1998. Cliquez ici

8 commentaires:

Jason Béliveau a dit...

J'ai seulement vu Caché, qui m'avait laissé de marbre. Le type m'apparaît comme étant extrêmement prétentieux, notamment sur une vidéo que j'ai vue où il semble insulter un des techniciens du film. En voyant Caché, j'ai vu les clichés gros comme le bras avant de voir le fameux jeu sur la diégèse et sur le regard du spectateur. Ça m'en prend plus Haneke.

En un sens ce qu'il fait avec Funny Games depuis 1997, c'est pas justement ce qu'a fait Kubrick avec Clockwork Orange en 1971?

Et à qui s'adressent les films d'Haneke? Aux intellectuels qui vont les disséquer? Ou aux cinéphiles moyens qui seront manipulés? Ce rapport me fait beaucoup penser à celui qu'Hitchcock a avec son public.

Bref, je parle sans connaissance de cause, ayant vu qu'un de ses films. Je vais voir son remake et on s'en reparle.

Antoine a dit...

Tu nous en diras des nouvelles oui, j'ai bien hâte de voir.

Haneke est allé beaucoup plus loin que Kubrick. Kubrick nous mettait la violence à la figure oui, mais il ne nous coupait pas du milieu social des personnages (et donc d'une forme d'explication ouverte) ni des conséquences de leurs actes. Dans Funny Games il n'y a pas d'issus possibles. C'est voulu.

Stephane a dit...

Ah Funny Games, que de mauvais souvenirs.

Vanté à tord et à travers par des anciens comparses universitaires, le film m'avait un gout amer en bouche. Pas tant par la violence que pour la gratuité et de la forme, et du contenu.

En voulant dénoncé, soi-disant, on coupe les coins ronds pour justement sur exposé l'objet de la dénonciation.

Personellement, je trouve la démarche prétentieuse et gauche, d'autres y voit du génie pur et dure.

Une question de point de vue, mais le remake resigné Haneke ne m'excite pas du tout le poil des jambes.

Antoine a dit...

Non moi non plus il ne m'excite pas trop, enfin, pas pour aller le voir.

On verra bien ce qu'en dit Helen et les autres critiques.

Stephane a dit...

J'prévois une érection collective de la critique.

Pour des raisons qui me dépasse.

Mais on va pouvoir se consoler avec le dernier Van sant dès demain à Montréal.

Jason Béliveau a dit...

J'ai bien aimé le dernier GVS. De très belles scènes en super 8mm dans le skate park (le parc à rouli-roulants). La photographie de Doyle mérite aussi mention.

Helen a dit...

Bon, je me lance. Je risque de me sentir un peu seule.
Haneke est un salaud, d'accord, un manipulateur (enfin, pas pire qu'un Von Trier), un provocateur et tout ce que vous voulez. Mais il est aussi un cinéaste brillantissime. La grande question de son Funny Games n'est pas tant: est-ce trop violent, que faire, etc...mais comment abolir la distance entre un film et son spectateur. Il le fait d'une façon retorse, je l'accorde, mais il est aussi un des rares aujourd'hui (avec Gandrieux peut-être) à réussir à nous faire ressentir physiquement son cinéma. Ce n'est pas agréable, mais c'est aussi époustouflant.

Antoine a dit...

Vu sous cet angle... Un peu comme le Irréversible de Gaspard Noé qui est aussi du genre physiquement ressenti.

Mais dans ce cas-là, pour «nous faire ressentir physiquement son cinéma» est-ce que le sujet doit absolument être aussi noir - et sans issu - que la torture et la mort infligées par des voyous anonymes? On se sent presque emprisonné comme Alex dans Orange mécanique quand on l'oblige - attaché et les yeux maintenus ouverts - à regarder des images d'horreur.

Peut-être que la peur d'être torturée et tuée sans raison est plus forte et viscérale que toutes les autres craintes, ou que des sentiments positifs comme l'amitié, l'amour ou l'infini?

Mais bon, ça demeure un cauchemar duquel je peux me passer. Ça me semble trop négatif comme film. Je suis peut-être un romantique.